dimanche 11 décembre 2016

Interview de Laurence Guillon


Un entretien de Tudor Petcu avec Laurence Guillon sur sa conversion a l'Orthodoxie.

1.) Tout d'abord, je vous en serais très reconnaissant si vous pouviez parler un peu de vos expériences spirituelles ou, mieux dit, de vos voyages spirituels. Comment caractériseriez-vous l’influence que ces expériences avaient eue sur votre personnalité?

En réalité, je me suis convertie très tôt à l’orthodoxie, sans faire de voyages particuliers. Je ne suis pas passée par le bouddhisme ou l’hindouisme, je me suis intéressée dans mon enfance à la Grèce antique, et désintéressée du catholicisme, et à l’issue de mon engouement pour la Grèce, qui était païen, fait d’amour de la vie, d’extase vitale, j’ai découvert le christianisme à travers les romans de Dostoïevski. J’avais envie de sortir du monde occidental et contemporain qui ne me correspondait pas du tout. Je cherchais à m’évader, je voulais retourner au moyen âge, je me sentais déracinée spirituellement et même historiquement, car l’enracinement dans un pays est pour moi spirituel et charnel. J’aimais le moyen âge français, mais je m’en sentais coupée, malgré la relative bonne conservation de notre patrimoine, car le catholicisme que j’ai connu dans mon enfance, celui de Vatican II, mais même celui d’avant, ne me reliait pas à ce passé médiéval il en était lui-même coupé. Alors que je me suis tout de suite retrouvée dans la spiritualité russe, et l’Orthodoxie faisait le lien avec le moyen âge, comme avec l’antiquité, d’ailleurs, elle me restituait le passé à l’intérieur du présent, elle me mettait en continuité et en relation. Les expériences spirituelles fortes me sont venues plus tard, sans doute comme un résultat de la maturation de cet ensemencement orthodoxe précoce. J’ai eu des rêves impressionnants qui m’ont parfois réveillée, mise en face de mes errements, ou au contraire encouragée. J’ai eu des moments d’intense contemplation dans la nature, et quelques fortes révélations à l’église, en lien avec le mystère du temps. Je me suis rendu compte que ma vie, en dépit de mes errements, était guidée et qu’on ne me lâchait pas.

2.) S'il vous plait de bien vouloir mettre en évidence le moment où vous avez découvert l'Orthodoxie et l'importance de cette découverte quant a l’évolution de votre vie.

Je l’ai découverte à mon adolescence, en lisant les romans russes, Tolstoï et surtout Dostoïevski, Crime et Châtiment, l’Idiot, et surtout les Frères Karamazov. Je me suis intéressée à l’histoire russe, aux chants liturgiques et aux icônes. J’ai été bouleversée par le film de Tarkovski « Andreï Roubliov ». Je suis arrivée à Paris à dix-sept ans, pour faire mes études, et j’ai commencé à chercher une paroisse orthodoxe qui pût m’accueillir. J’ai trouvé une église à Vanves, et le père Barsanuphe (Ferrier) m’a fait visiter le skite du saint Esprit en me montrant et m’expliquant les icônes du père Grégoire (Krug), ce qui été pour moi une révélation. Parallèlement, je m’initiais à l’iconographie auprès de Léonide Ouspenski. Mon engagement dans l’Orthodoxie m’a, je pense, mise en porte à faux avec l’occident contemporain. Je me suis sentie décalée par rapport à tout ce qui se passait dans le France des années soixante-dix et quatre-vingt, et j’ai fini par partir en Russie, au début des années 90. Cela m’a compliqué l’existence, et au début, je ne l’ai pas bien accepté, je me suis éloignée de l’Eglise pendant quelques années, puis j’y suis peu à peu revenue. Actuellement, je ne regrette pas mon choix. D’ailleurs, dès le début, j’étais certaine de ne pas revenir dans aucune église occidentale.

3.) Pourquoi l'Orthodoxie est-elle assez belle et importante à vos yeux et comment pourrait-elle nous aider à mieux comprendre le tréfonds de l’existence humaine?

J’ai aimé l’Orthodoxie d’abord parce qu’elle était belle, comme les émissaires de saint Vladimir à Constantinople, et pour moi le beau est lié au juste, au vrai, au bon. L’Orthodoxie a gardé la Tradition, et dans le monde complètement psychotique où nous sommes, cette Tradition donne une orientation à ma vie, elle la relie au cheminement ancestral des hommes vers leur Dieu. Elle me met en communication mystérieuse avec mes ancêtres les plus lointains, au moment même où en Occident, tous les ponts culturels et spirituels ont été coupés, où les gens ne savent plus d’où ils viennent ni où ils vont. Elle reste ferme, elle ne cherche pas à séduire, elle est dans le droit fil de notre évolution depuis des millénaires, et nous apporte tout cet héritage, sans déformations ni interprétations fantaisistes, philosophiques, esthétiques aventureuses. C’est une référence à laquelle on peut confronter tout ce.que nous voyons ou entendons raconter, et qui nous donne du discernement. Au début, je reliais l’Orthodoxie à la Russie, mais quand j’ai été obligée de rentrer en France, je suis allée dans un monastère d’obédience grecque, le monastère de Solan, fondé par le père Placide Deseille, et j’ai découvert tout ce que la liturgie orthodoxe avait en commun avec la civilisation méditerranéenne du sud de la France où j’avais grandi et où je me retrouvais à nouveau. Les liens de l’ancien et du nouveau testament avec notre passé pastoral, agricole, les liens de la liturgie et des mélodies byzantines avec l’antiquité la plus lointaine : l’Orthodoxie nous recentre. Sa conception du péché n’est pas étroitement moralisatrice, elle nous le fait comprendre comme une maladie de l’âme dont nous sommes tous victimes et nous rend solidaires des plus pécheurs d’entre nous qui sont à plaindre plus qu’à blâmer, comme dans les romans de Dostoïevski, et qui ont toujours une chance de salut. Elle donne un grand sens du pardon, que les pays occidentaux ont oublié. Je me souviens que le père Barsanuphe m’avait dit un jour à propos de collègues atroces : « Pardonnez-leur, elles n’en deviendront pas meilleures, mais la situation cessera de vous nuire ». J’ai remarqué par exemple que les victimes du Goulag en Russie ne nourrissaient pas, comme en Occident, une haine vengeresse de leurs oppresseurs, elles sont au dessus de cela, et ne laissent pas le ressentiment ternir l’étincelle d’amour divin qu’elles ont su conserver à travers ces épreuves inimaginables. Même si je suis souvent révoltée par l’injustice ou par des personnes vraiment sataniques dont les agissements sont préjudiciables à beaucoup d’innocents, j’essaie de ne pas perdre cela de vue. L’incapacité des occidentaux à pardonner, leur façon de considérer le pardon comme une faiblesse, me paraît un grand facteur de malheur, dont je vois les effets dévastateurs jusqu’au sein de ma famille. Si nous arrivions à nous pénétrer de l’idée que l’homme est Un, comme disait le père Vsévolod Schpiller, de façon horizontale, dans notre présent, et transversale, dans notre passé, notre vision de la vie changerait du tout au tout, notre vision de nous-mêmes et des autres. Nous deviendrions solidaires dans le Christ, de l’humanité actuelle et des générations passées qui vivent en nous.

4.) Pourquoi devrait-on considérer que l'Eglise Orthodoxe est la seule Eglise des Apôtres fondée par Jésus Christ? Quels seraient vos arguments?

Je suis de plus en plus persuadée qu’il en est ainsi, et cela par le spectacle de plus en plus consternant que m’offrent les autres églises, de leur démission devant la modernité, de leur adhésion à toutes les folies du siècle, de leurs compromissions. Je ne reconnais pas le christianisme dans la manière dont il s’exprime ailleurs, et il ne m’apporte pas l’eau vive dont j’ai besoin, la fermeté, la lumière. Tout me paraît plus simple, plus fort et plus profond chez les orthodoxes. J’en conclus donc qu’ils représentent la véritable Eglise, car dans les temps de confusion satanique où nous vivons, ils sont les seuls à tenir bon et à délivrer un message clair. Notre Eglise, notre liturgie sont profondément enracinées dans le monde antique, et il me semble parfois me trouver à la fois maintenant, à notre époque, dans l’église, et alors, il y a deux mille ans, aux côtés de ces mêmes apôtres. Les scories du siècle obscurcissent tout cela, dans les autres religions chrétiennes, brouillent et faussent notre perception, obstruent les canaux qui nous relient à la Source.


5.) Pourrions-nous dire que l'Orthodoxie c'est en fait le royaume de l'enfance et si oui, comment devrions-nous percevoir ce royaume?

Oui, et c’est exactement pour cela que je l’ai aimée. Un prêtre orthodoxe disait, en Amérique, aux représentants d’autres confessions qui le questionnaient sur les différences entre nos Eglises : « L’Orthodoxie plaît aux enfants. » Je retrouve chez les peuples orthodoxes une simplicité et une spontanéité enfantines qui devaient être les nôtres au Moyen Age. Les enfants perçoivent le monde avec gravité et émerveillement, et c’est ce qui manque cruellement aux occidentaux actuels.

6.) Croyez-vous que l'icone orthodoxe soit ou puisse être la traduction de l’entière histoire chrétienne et pas moins de la vérité de Jésus Christ?

Oui, dans la mesure où elle représente tous les saints qui ont fait l’Eglise depuis l’aube de notre relation avec Dieu à travers le Christ incarné. Elle fait partie de cette perception différente du temps qui me semble être la nôtre, où le présent contient un passé vivant et agissant, avec lequel nous sommes reliés, et c’est cela qui m’a conquise et donné un équilibre sans lequel j’aurais certainement, dans le contexte où nous vivons, fini par perdre l’esprit.

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